Faire mon petit cérémonial de la tisane, humer les odeurs de queues de cerise et croquer dans un pontépiscopien encore chaud
J'aurais envie de bulles. Les mêmes que celles dont se servait Clémentine, dans ce dessin animé de mon enfance qui m'a tant marquée. J'ai besoin de bulles. Parce-que je regrette tellement, au fur et à mesure du temps qui me repasse et sèche ma peau, je regrette tellement de n'avoir qu'une seule vie.
J'aurais envie de pouvoir en vivre plein. J'aurais envie d'apprendre la batterie, d'être concertiste, de faire des études de pédiatrie, de passer dix ans en Afrique, de découvrir l'Islande, la Norvège, le Groenland, de photographier les paysages par une fenêtre du Transsibérien, d'être indien, d'être écrivain, d'être actrice, d'adopter douze enfants et d'en porter au moins vingt.
J'aurais envie de pouvoir accepter l'impossible. De pouvoir vivre au moins cinq histoires d'amour passionnées et douloureuses. Parce-que quand je souffre, je vis.
Je souffle dans des bulles. Je souffle fort pour me battre et faire exploser des plaisirs simples. Je souffle fort pour que l'aspirateur s'envole, pour que les craies recouvrent la cour de rouge et de jaune, pour caresser des éléphants, pour inviter ceux que j'aime à dîner tous les soirs, pour partager une journée de ma vie d'aujourd'hui avec ma mamie-dans-le-ciel, pour que les notes qui nous font perdre la tête étincellent. Je souffle à m'époumoner, je souffle jusqu'à retomber comme un gros soufflé...mais juste après une belle envolée.
Faire exprès de rouler dans les flaques et crier aux éclaboussures, comme le faisait maman, mais aujourd'hui avec mes enfants
Je pense à tout ça. A ce que j'étais. A ce que je suis devenue. J'ai moins peur de la mort, parfois. J'ai changé de maison. Je reçois tout le monde pour les fêtes, enfin, chez moi. Chez nous. Je suis fatiguée, j'ai le dos qui me tire. Mais petit à petit, j'ai des projets, je plante des clous, et j'accroche à nouveau mes chapeaux, nos chapeaux, mes vierges collectionnées.
Ils pensent à quoi, eux ? Mes tout petits qui dorment chacun dans le même lit, mais plus au même endroit. Il se réveille le matin en s'étirant comme un chat. J'aperçois alors son petit ventre aspiré, ses genoux cagneux, son corps que j'ai fait. Il s'étire comme un chat et me dit qu'il a bien dormi dans sa nouvelle chambre. Sa nouvelle chambre qu'il nous interdit formellement d'adjectiver de "grande", mais plutôt d' "immense" (en insistant bien sur le "i"). Le petit frère, quant à lui, semble ravi. Ses jambes se plient, ses doigts vont chercher les manettes de l'ampli, son corps swingue sous les basses secouant le plancher.
Je vis dans tout ça. Je suis là. J'apprends à respirer, à prolonger ma vie. Et quand je sens la conscience morbide m'envahir, quand je sens cette finitude violer mon esprit, alors maintenant, je danse plus haut, plus fort. Je cours vers eux pour les serrer, et en profiter, et leur crier délicatement que je les aime.
Avec au fond de moi, secrétement, ce terrible désir de repousser la réalité. Avec au fond de moi, l'envie de me battre pour que jamais, absolument jamais, nous ne soyons séparés.
Faits, gestes et mots d'enfants
C'est Octave qui me fait plusieurs fois rire.
Malgré les bacteries qui font la course, la fatigue de la saison, la crise des 31 mois (quelqu'un en a-t-il déjà entendu parler ?...), l'angoisse d'une nouvelle maison, les jouets progressivement enfermés dans les cartons, le belle et violente affirmation...Malgré tout cela, rions !
° Pour Octave, c'est le temps de Noël, de Saint-Nicolas, de la fête et des chocolats. Alors je le scrute dans les rétroviseurs de la voiture, à pister les lumières qui nous entourent et qui éclairent le ciel des villes. L'autre soir, la mission carburant au sein d'une délicieuse "Z.A" normande, n'y coupait pas. Et en arrivant sous le Buffalo Grill (qui, rappelons-le pour l'anecdote, possède une enseigne rouge en forme de cornes de taureaux), quelle ne fut pas mon doux rire en entendant ces exclamations : "Ouaaahhh maman, c'est les lumières de noël de papi Moustaaache !"
° Pour Octave, le départ de notre maison pour une nouvelle plus grande, plus agréable, plus rurale, plus cheminéale, plus parquet-ancien, plus grande-hauteur-sous-plafond, plus on-va-surkiffer-les volumes etc, etc. n'est associé qu'à des cauchemars, des angoisses et du stress...Et malgré toutes nos tentatives d'amour et de conviction, la boule au ventre est plus que présente, et s'enflamme sporadiquement. Exemples en maux d'enfant, entrecoupés de larmes : Mise en situation : Octave est chez ses grands parents pour la nuit, il se réveille à 6h du matin, paniqué " Et ben, et ben tu sais mamie Cathoune, maman m'a piqué mon bracelet de mamichat, et puis tout est dans les cartons, j'ai même pu d'musique, la musique est aussi dans les cartons..." Autre exemple : Mise en situation : Octave est venu avec nous pour le deuxième rendez-vous de visite de la nouvelle maison, avec Mme la Maire de Manneville-La-Pipard, qui se trouve être notre future propriétaire. La dame, d'un certain âge, aux cheveux blancs et gris, semble douce mais très carrée. Sa sévérité a manifestement marqué notre aîné, car l'autre jour, en voiture, alors que je branchais Radio Musiques et que je laissais la cantatrice s'exprimer... " Oh oh, maman, écoute, écoute, c'est Madame Papipard qui chante...Je vais être gentil hein maman avec Madame Papipard, je vais dire bonjour..."
J'avais peur d'oublier. Trop peur de laisser s'envoler ces moments, ces mots de mon enfant.
M'affaler dans le canapé et griller une cigarette, la tête sur son ventre et les pieds en l'air, et regarder un navet
En ce moment, je suis over méga addict aux pépitos/pontépiscopiens. Ces gâteaux fourrés aux billes de chocolat, avec une sorte de crème patissière au milieu, le tout enrobé d'une pâte simplement délicieuse. J'en mange le matin en arrivant au boulot, j'en mange au goûter ou au dessert les jours où je ne vais pas travailler.
En ce moment, je me lève le matin exténuée. Avec cette impression de n'avoir pas dormi assez. Peut-être deux heures ou trois tout au plus. Et je crie, il crie, nous crions. Nous avons quelques difficultés à nous faire respecter par notre aîné. Lui qui comprend comme il le peut que dans une quinzaine de jours, nous changeons de maison. Lui qui mouille à nouveau ses pantalons. Lui qui parfois ne parle qu'en langage "bébé", avec quelques sons et onomatopées. Lui qui adore faire "le rock'n roll", lui qui sait pertinemment utiliser les "assez", "alors", "se tourner le dos", "être face à face", "pourquoi, pourquoi maman", les "immense", "vachement bon", "c'est toute ma faute"...Alors forcèment, en ce moment, je pleure un peu. Je pleure après les fessées que je lui donne tout au long de la journée, je pleure à cause du bazarre dans ma tête, à cause de Madame Culpabilité.
En ce moment il y a aussi la visite des premières vraies maladies. Celles qui piquent la gorge et poussent le corps à des températures tropicales. Il y a eu Octave puis Marceau, une nuit dans nos draps chauds, une nuit dans notre lit...J'ai adoré ça. J'ai adoré Marceau, de dos, au réveil, dans son pyjama au tissu d'écolier. J'ai adoré Marceau, qui a exactement le même dos que son grand frère. P'tit corps craché.
En ce moment, il y a moi, qui continue les allers-retours, qui trie, qui range, qui compile et regroupe. Il y a moi qui me construit des souvenirs à une allure supersonique. Qui récupère le vécu d'ici et qui essaie de l'ajouter à nos cartons déjà bien remplis. Et il y a moi, en ce moment, qui couche mes pensées sur cette page en mangeant un pontépiscopien de l'Epi d'Or, tout juste sorti du four, dans le froid qui arrive enfin...
Arriver vite chez eux pour dire au revoir aux garçons et pleurer en cachette, avant de m'envoler à New-York avec lui
Je ne suis pas venue poser mes sentiments ici depuis trois semaines qui m'ont semblé être trois rapides années ! J'en étais restée à Jean-Louis Fournier, aux allers-retours au Marchepied, à tous mes projets. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être plus grande alors. J'ai couru, couru le 27 octobre au soir dernier. J'ai couru après le conseil d'administration pour arriver avant qu'ils ne soient couchés. A peine arrivée, complètement excitée, leur maison semblait très calme, beaucoup plus que je ne l'étais. Marceau passait entre leur cuisine et l'entrée, et se jetait dans mes bras, en faisant ses tout premiers pas...Un signe!, m'écriais-je au dedans. Et puis nous les avons couchés. Un torrent de lave dans mon corps. Et puis je suis montée. Seule. Pour la première fois depuis qu'ils sont nés, j'allais m'envoler loin, très loin. Pour la première fois depuis qu'ils sont nés, j'allais les laisser. Longtemps, assez longtemps je trouvais ! Mais pas trop non plus pour une toute première fois. Je suis montée, et malgré tout le sédatif PC ingéré, rien n'aurait pu me calmer. J'avais du mal à ne pas m'éterniser. Je les ai serrés. Surtout Octave, plus âgé, peut-être plus à même de partager ce moment avec moi. J'ai susurré des "Au revoir" par milliers... En tirant la porte, j'ai eu énormément envie de pleurer. Et bien avant d'ailleurs. Terrifiée par l'avion. Terrifiée par les turbulences, terrifiée de mourir noyée, et de ne jamais les retrouver.
Et puis nous sommes rentrés. Contre toutes mes attentes et ma déraison, nous les avons retrouvés. Et c'était tellement bien cette séparation, tellement bon d'être cinq longs jours qui nous ont semblé cinq longs mois à des milliers de kilomètres de là. S'en prendre plein la vue, se faire mouiller par la neige qui n'est d'habitude jamais là à cette saison, ne rien comprendre à certaines installations du MoMA et en rigoler, commander des tonnes de "vegatables" bio dans un diner downtown à croquer, boire une bouteille de chardonnay étranger et repartir complètement gais, s'extasier, discuter de Sarkozy avec le chauffeur de taxi, renforcer notre complicité, être dégoutée par l'emplacement du Bacon au musée, mettre un peu nos enfants de côté, se réveiller à 5h du mat' super excitée, manger une "slice" de pizza recouverte de fromage plastifié, tripoter des billets verts avec mes mitaines en laine trouées, voir la tronche des touristes agglutinés pas loin de la statue de la liberté, et s'étonner d'avoir envie de rentrer pour retrouver ma vie de qualité...
J'ai adoré, il a adoré, nous avons adoré. Depuis notre retour, je l'aime comme jamais.
Ecouter J.-L. Fournier parler de sa femme disparue, essuyer une larme sur ma joue, espérant que mon tour viendra avant le sien
En ce moment il y a les trajets en voiture, et les réparations. Il y a les pièces si légères qu'elles s'envolent, ou qu'elles passent par nos poches percées. Il y a le bouillon dans lequel les nouilles sont jetées, et puis l'autre vie que je me surprends à rêver. Celle sans petits, ciel mon mari, celle sans grand choix encore fait. La vie sous forme d'embryon, la vie chaude, l'avis rêche sur les choses, la vie qui offre tout à bâtir, tout à construire, tout à découvrir...
Et puis en ce moment il y a aussi la pincée sage. Celle que je ne pensais jamais tâter, jamais goûter. Il y a mes enfants, l'homme que j'ai choisi (tout du moins, pour l'instant !), et puis le cordon solide qui me permet de m'évader par la pensée, seulement, pour revenir apaisée dans mon quotidien, rafraîchie dans le sang.
En ce moment, clairement, il y a des doutes, du sommeil à rattraper, l'angoisse d'un tout premier long voyage éloigné d'eux, des projets en suspens, en bataille, la peur du gros oiseau de fer. Aussi le caillou dans le ventre dû à l'excitation de ce départ, leur petite bouche qui suce le gâteau au beurre salé et que je pourrais dévorer, il y a son corps avec lequel je voudrais être greffée. Il y a nous autres, nous quatre petites personnes aimantées.
Sentir des fourmis dans ma nuque et jusque dans son bras, après s'être aimé, et le sommeil de doucement nous envahir
Il y a les lapins et bêtes écrasés sur l'autoroute. Il y a les lumières de fin de journée, indicibles, sur les collines du retour, et le ciel anthracite tout autour. Il y a les nombreuses pensées pour mes papys encore bien vivants. Il y a les passages plus ou moins furtifs dans les églises, et les prières qu'on travaille, les enfants et moi. Il y a les rangées de banc, les vitraux, les ondes qu'on aimerait répandre, pour une paix, pour un monde plus doux, pour un monde moins froid.
Il y a les deuils aussi. Mes deuils. Les résiliences rendues possibles par un film dans lequel une femme met au monde son tout premier enfant. Par les adolescentes lexoviennes au brushing soigné, image d'un âge que je ne connaîtrai plus jamais. Il y a la découverte des crises qui me tétanisent. Il y a les cachets blancs avalés.
Il y a l'amour, sur lequel on s'efforce de souffler. Main dans la main, on jette une bûche, on froisse du vieux papier. Il y a l'apprentissage de ces tâches, qui, un peu moins, m'effraient. Il y a l'amour que je dis chaque jour à mes petits. Et qu'ils me rendent puissance dix. Il y a le visage de la sagesse, qui se dessine au crayon blanc, et que j'arrive à deviner.
Il y a chaque jour, un peu moins profond, mon goût pour la vie qui atteint mes narines. Et mon angoisse morbide, scélérate voisine, que j'apprivoise, et avec laquelle certains soirs, en tête à tête, je dîne...Il y a les moustaches que l'on se dessine.
Découvrir "Truth" d'Alexander sur les ondes tout en filant à 150km/h, et cette sensation de froid dans la poitrine
Aujourd'hui je commançais mon nouveau travail. Aujourd'hui j'arrivais sous le soleil, sur le périphérique sud. J'ai aimé m'installer à mon bureau gris et carré. Boire quelques gorgées entrecoupées d'une analyse d'enquêtes. Aujourd'hui j'ai retrouvé ma planche, ma voile, mon navire, et j'ai aperçu le sommet de la vague.
Aujourd'hui j'ai aimé croiser de nouvelles personnes. Différentes. Et agrafer quelques photos d'en ce moment juste ici, juste sous ces phrases. Des images de celles que j'aimerais greffer à mon intérieur. Des garçons qui sautent nus dans notre lit. Un peu humides, une odeur de savon dans leurs cheveux. Joyeux.
L'entendre me l'annoncer au téléphone, et sentir l'envie de la serrer à en crever
Je voudrais dire le plus tard possible à mes enfants que la vie est faite ainsi. Je voudrais les préserver. J'aime les faire rire à n'en plus pouvoir. J'aime qu'ils hurlent à me regarder danser. J'aime trop les voir m'imiter alors. J'aime réaliser des fois que je suis vraiment leur maman, et que tout cela c'est la vraie vie. J'aime ne pas avoir besoin de pincement.
Je voudrais tout faire pour eux. Je voudrais les remettre un petit temps en moi quand je les regarde dormir, la bouche entrouverte. Je voudrais être plus que ce que je suis. Leur maîtresse, leur nounou, le voisin, la voisine, le personnage des CD qui leur parle, leur doudou, leur oreiller, leur carotte qui fond sur leur langue, leur bonnet et leur écharpe, leur sang, leur odeur...Et pourtant, les savoir plus grands, plus libres chaque jour m'excite au plus haut point. Je rêve déjà en secret du moment où nous discuterons comme des adultes. Je rêve déjà en secret du temps, heureusement si lointain, où ils seront des hommes. Je rêve déjà de tous les instants forts qu'ils vivront à en mourir s'il le faut.
Aujourd'hui je voudrais leur dire qu'ils sont ma raison. L'épée qui éloigne mes angoisses, déchaine mes passions. Je voudrais leur dire, et je le ferai c'est sûr cette nuit, avant d'éteindre leur veilleuse et de les aimer tellement fort que le langage ne me permet pas de l'exprimer comme il le faudrait.
Entrer dans l'Eglise, s'asseoir et prier sur un banc, faire une croix et mettre une larme sur le front de Marceau, et s'en aller
Aujourd'hui le soleil est haut et répond présent. La cloche de la récréation de l'école privée, pas celle d'Octave, sonne à l'instant. Venir ici est une petite salvation. Ecrire et sourire enfin. Et puis chercher et lire des témoignages de mères, de femmes, ici, là-bas, plus làs-bas qu'ici d'ailleurs. Et me sentir soulagée, apaisée, déculpabilisée, doucement tranquilisée...Retrouver la force des bons jours et l'espoir. Accepter le fait de ne pas savoir aimer normalement. Prendre cette particularité comme une force. La transformer. Etre forte. Lutter chaque jour pour que cette force s'adoucisse, pour qu'elle reste présente mais qu'elle vieillisse. Pour une force placide. Et la polir.
Aujourd'hui j'ai acheté des piles rechargeables pour mon "APN" (Appareil Photo Numérique, à ne pas confondre bien sûr avec l'Access Point Name qui est un paramètre du General Packet Radio Service, en téléphonie mobile !), un jeu de société pour Octave et des nouveaux feutres. Parce-que j'adore le voir dessiner, j'adore sa capacité à retenir presque toutes les lettres de l'alphabet, j'adore l'entendre les épeler (surtout les derniers : "double-v, isque, igrec, zède"). Parce-que je suis malade à l'idée de ne pas pouvoir le sauver. Et parce-que dans le fait de le photographier, je voudrais l'immortaliser...
































































